Private Equity

Création de valeur en private equity : ce qui a changé

Le levier et les multiples ne font plus les rendements. Voici d’où vient désormais la performance d’un fonds, et ce que ce basculement impose à votre sélection.

📋 Sommaire

⚡ Les points essentiels

  • Le levier et l’expansion des multiples ont porté les rendements pendant vingt ans. Ces deux moteurs se sont éteints avec la fin de l’argent gratuit.
  • La création de valeur repose désormais à 79 % sur la croissance de l’EBITDA. Bain résume la bascule par « 12 is the new 5 ».
  • Presque tous les gérants revendiquent l’opérationnel, mais un quart seulement sera premier quartile : votre premier levier devient la sélection du gérant.
  • Un test de réplicabilité en quatre questions suffit souvent à écarter les track records qui ne se reproduiront pas.

Pendant vingt ans, une large part des rendements du private equity n’a rien dû au talent des gérants. Le levier, dopé par des taux bas, et l’expansion continue des multiples de valorisation ont porté la performance, quelle que soit la qualité de l’équipe. Ces deux moteurs se sont éteints avec la fin de l’argent gratuit. Aujourd’hui, la création de valeur repose très majoritairement sur la croissance de l’EBITDA, le résultat d’exploitation avant amortissements.

Pour vous qui engagez du capital, ce basculement change une chose concrète : le fonds qui a bien performé hier ne le refera pas forcément, et votre premier levier de performance devient la sélection du gérant.

La bascule des moteurs de création de valeur Décomposition d’un LBO type (en %), de 2010 à 2025, schéma indicatif Croissance de l’EBITDA Expansion du multiple Désendettement 29 % 48 % 23 % 37 % 42 % 21 % 79 % 13 % 8 % 2010 2015 2025 Source : analyse sur données US large cap, d’après les Global Private Equity Reports 2010 à 2026 publiés par Bain & Company. La bascule des moteurs de valeur Décomposition d’un LBO type (%), 2010-2025, schéma indicatif Croissance de l’EBITDA Expansion du multiple Désendettement 29 % 48 % 23 % 37 % 42 % 21 % 79 % 13 % 8 % 2010 2015 2025 Source : analyse sur données US large cap, d’après les Global Private Equity Reports 2010 à 2026 (Bain & Company).

⚙️ D’où venait la performance, d’où elle vient maintenant

Un rendement de private equity se décompose en trois sources : la croissance des résultats de l’entreprise, la hausse du multiple de valorisation entre l’achat et la revente, et l’effet de levier lié à la dette. Longtemps, les deux dernières ont fait le plus gros du travail. Elles dépendaient surtout du marché, pas du gérant.

Trois moteurs, et deux se sont éteints

Le premier moteur historique était la dette. Dans un montage à effet de levier, le LBO, l’endettement amplifie le rendement des capitaux propres tant que l’entreprise rembourse. Tant que l’argent était quasi gratuit, ce moteur tournait seul. Il s’est arrêté. Avec un coût de la dette revenu autour de 8 à 9 %[1], le levier ne dope plus rien mécaniquement.

🔥 France Invest / EY, 2026

En France, la contribution de la dette à la création de valeur est devenue négative, à hauteur de -13 %[2]. Le désendettement, longtemps présenté comme un pilier du LBO, détruit désormais de la valeur en moyenne, les entreprises s’endettant pour financer leur croissance. La dette n’a jamais créé de valeur intrinsèque, elle amplifie un mouvement, à la hausse comme à la baisse.

Le deuxième moteur était l’expansion des multiples. Acheter à 8 fois l’EBITDA et revendre à 12 fois suffisait à générer une plus-value, même sans transformer l’entreprise. Ce moteur existe encore, il pèse environ 36 % de la création de valeur en France[2]. Mais il ne tombe plus du ciel. Les prix d’entrée sont déjà au plafond, et une part croissante de cette expansion vient désormais du renforcement réel de l’entreprise, de sa taille et de sa position sur son marché, pas d’un simple vent porteur.

La croissance de l’EBITDA porte désormais l’essentiel de la valeur

Reste le troisième moteur, longtemps accessoire, devenu central : la croissance opérationnelle de l’entreprise. En France, l’effet résultat, c’est-à-dire la hausse de l’excédent brut d’exploitation, représente 77 % de la création de valeur sur la période 2019-2024, et jusqu’à 88 % sur les cessions les plus récentes[2]. Cette performance vient désormais de l’entreprise elle-même : croissance du chiffre d’affaires, amélioration des marges, consolidation d’un secteur, exécution d’un plan sur plusieurs années. Le bilan n’y suffit plus.

Moteur de création de valeur Rôle hier (2000-2015) Rôle aujourd’hui Ce que ça implique pour vous
Effet de levier (dette) Moteur dominant, porté par l’argent bon marché Contribution neutre à négative (-13 % en France) Un track record bâti sur le levier n’est pas reproductible aujourd’hui
Expansion des multiples Vent porteur quasi automatique Environ 36 %, mais de plus en plus lié à la transformation réelle Compter sur un rerating de marché revient à parier sur l’incontrôlable
Croissance de l’EBITDA Accessoire (moins d’un tiers en 2010) Moteur dominant, 77 % à 88 % de la valeur créée Seule la qualité d’exécution du gérant fait la différence

Cette croissance de l’EBITDA n’est d’ailleurs pas d’un seul bloc : elle vient autant de la croissance organique (nouveaux clients, meilleures marges) que de la croissance externe, la stratégie de buy-and-build. C’est souvent cette seconde voie qui distingue les gérants qui surperforment, en particulier sur le mid-cap mais aussi sur le small. Les opérations d’add-on représentent désormais plus de 70 % du nombre de transactions de buyout en Europe[6] : on achète une plateforme, puis on y adosse des concurrents plus petits acquis à des multiples plus bas, et la consolidation fait remonter la valeur de l’ensemble. La mécanique de cet arbitrage de multiples y est décortiquée.

📊 « 12 is the new 5 » : la barre de création de valeur a doublé

La conséquence de ce basculement est arithmétique. Bain la résume par une formule : « 12 is the new 5 »[1]. Il y a dix ans, une opération type délivrait son multiple de référence de 2,5 fois la mise en cinq ans avec environ 5 % de croissance annuelle de l’EBITDA. Le reste venait du levier et des multiples. Aujourd’hui, à coût du capital élevé et multiples d’entrée au plafond, il faut viser environ 12 % de croissance annuelle de l’EBITDA pour le même résultat[1].

📊 La nouvelle exigence de croissance opérationnelle

Croissance annuelle d’EBITDA requise hier (années 2010) ≈ 5 %
Croissance annuelle d’EBITDA requise aujourd’hui ≈ 12 %
Pour le même résultat 2,5× la mise en 5 ans
Effort opérationnel demandé au gérant
× 2

Cette exigence se lit aussi dans les résultats. La valeur créée par les opérations cédées, mesurée en multiple de la mise de départ (le MOIC diminué du capital investi), a reculé d’environ 2,0 fois avant 2000 à près de 1,5 fois pour les millésimes récents[3]. Les durées de détention s’allongent au-delà de six ans, ce qui laisse moins de droit à l’erreur sur le plan de création de valeur. Hier, le marché faisait le rendement. Désormais, c’est le gérant.

🎯 Ce que ça change pour vos engagements : sélectionner, pas suivre

Voilà le point qui vous concerne directement. Si la valeur vient de l’exécution opérationnelle et non plus du marché, alors la qualité du gérant devient le facteur décisif. La classe d’actifs reste performante en moyenne, avec un TRI net de 10,7 % sur dix ans à fin 2025, supérieur au CAC 40 dividendes réinvestis, autour de 9,5 %[4]. Mais cette moyenne cache des écarts considérables entre les fonds.

Tout le monde revendique l’opérationnel, un quart sera premier quartile

Rendez-vous dans n’importe quelle conférence de place et vous entendrez le même discours : « notre création de valeur est opérationnelle ». Le revendiquer ne coûte rien. Le prouver est une autre affaire. Par définition, un quart des fonds seulement sera dans le premier quartile, et l’écart de rendement entre le haut et le bas de la distribution se compte en dizaines de points. Un même millésime peut abriter des fonds qui délivrent un TRI net à deux chiffres et d’autres qui rendent à peine le capital. Mesurer cette dispersion, c’est le rôle d’un vrai benchmark private equity, pas d’une plaquette commerciale.

Les plus grands investisseurs institutionnels en ont tiré les conséquences. Un grand fonds de pension américain a réduit le nombre de gérants de son portefeuille de plus de 400 à une cible d’une centaine, pour concentrer ses tickets sur ceux qui sont capables de générer un vrai alpha opérationnel[5]. La même discipline de concentration vaut pour un investisseur privé, qui gagne à suivre de près quelques engagements plutôt qu’à en multiplier sans les vérifier.

Le test de réplicabilité : la grille à appliquer avant d’engager

La bonne nouvelle, c’est que cette sélection est réalisable. Avant d’engager, une seule question compte vraiment : la performance passée de ce gérant est-elle reproductible aux conditions d’aujourd’hui ? Un travail de due diligence même simple répond à cette question.

⚠️ Les quatre questions du test de réplicabilité

  • Le millésime performant était-il porté par le levier et des multiples devenus hors de portée ?
  • L’équipe qui a signé ce track record est-elle toujours en place ?
  • Le fonds a-t-il doublé de taille, ce qui change son terrain de chasse ?
  • La création de valeur historique venait-elle de l’opérationnel ou d’un arbitrage de multiples ?
💡

Situation type : décoder un track record

Un investisseur reçoit le teaser d’un fonds mid-market qui affiche un TRI passé de 25 %. En regardant de près, il voit que le millésime concerné, de 2015 à 2018, achetait à bas prix avec une dette bon marché. La question à poser n’est pas « combien a-t-il fait ? » mais « quelle part de cette performance tient encore aux conditions d’aujourd’hui ? ».

🎯 Le réflexe : hiérarchiser les fonds sur la réplicabilité de leur méthode, pas sur le chiffre affiché.

L’avis de l’expert : un track record se lit comme un point de départ, à condition de savoir d’où venait la performance. Si le rendement passé tient au marché d’hier plutôt qu’à la méthode de l’équipe, le chiffre affiché ne vous dit rien de ce que vous toucherez. Écarter vite ces situations représente déjà l’essentiel du travail de sélection.

⚠️ Risques et limites à connaître

Ce basculement n’est pas une raison de fuir le private equity, c’est une raison de mieux choisir. Trois points de vigilance méritent votre attention.

Le levier reste une arme à double tranchant. Il ne crée plus de valeur mécanique, mais il amplifie toujours les mouvements. Un bilan calibré sur le monde d’hier peut transformer un simple passage à vide opérationnel en question de survie. Vérifiez le niveau d’endettement des sociétés en portefeuille, pas seulement le rendement affiché.

La dispersion est le prix de la sélectivité. Que les écarts entre fonds soient larges signifie que la moyenne de la classe d’actifs ne dit rien de ce que vous toucherez. C’est ce qui rémunère un travail de sélection rigoureux, à condition de le faire en amont, avant l’engagement, quand vos options sont encore ouvertes.

Attention aux artifices de structuration : certaines mécaniques financières récentes, comme le refinancement adossé à la valeur d’inventaire ou les fonds de continuation, peuvent améliorer les indicateurs affichés par le gérant sans créer de valeur économique réelle pour l’investisseur. Un rendement flatteur sur le papier n’est pas toujours de la valeur dans votre poche. Demandez d’où vient la performance, ligne à ligne.

📌 Points clés à retenir

La création de valeur en private equity ne vient plus du levier ni de l’expansion des multiples, mais de la croissance opérationnelle de l’EBITDA, d’environ 79 % selon les études récentes. Comme tous les gérants le revendiquent alors qu’un quart seulement délivrera une performance de premier quartile, votre travail se déplace vers la sélection et le test de réplicabilité des méthodes, en amont de tout engagement.

⚠️ Avertissement légal

Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Les exemples chiffrés sont donnés à titre illustratif et ne constituent pas une promesse de résultat. Consultez votre conseiller en gestion de patrimoine pour une analyse personnalisée.

📎 Sources

  1. [1] Bain & Company, 17th Global Private Equity Report 2026 (« 12 is the new 5 », coût de la dette 8-9 %, rebond des buyouts à 904 Md$), février 2026. bain.com
  2. [2] France Invest & EY, Création de valeur dans les entreprises accompagnées par le capital-investissement français (effet résultat 77 % à 88 %, effet multiple +36 %, effet dette -13 %, multiples 8,8x à 12,1x), édition 2024/2025. ey.com
  3. [3] KPMG, Private equity : l’alpha opérationnel au cœur de la création de valeur (création de valeur des LBO cédés 2,0x à 1,5x, levier statistiquement neutre en Europe), février 2026. kpmg.com
  4. [4] France Invest & EY, Performance nette du capital-investissement français à fin 2025 (TRI net 10 ans 10,7 %, contre 9,5 % pour le CAC 40 dividendes réinvestis), juin 2026. franceinvest.eu
  5. [5] CalPERS, Private Equity Program Review (réduction du nombre de gérants de plus de 400 à une centaine), 2026. calpers.ca.gov
  6. [6] PitchBook, Surge in add-ons and club deals signal investor caution in Europe (les opérations d’add-on représentent plus de 70 % du nombre d’opérations de buyout en Europe au T1 2026), 2026. pitchbook.com

🤔 FAQ Détaillée

Les questions que soulève la nouvelle donne de la création de valeur

La création de valeur opérationnelle, tous les fonds n’en font-ils pas déjà ?

Tous la revendiquent, ce qui est différent. Le discours est devenu universel, donc il ne discrimine plus rien. C’est pour cela que la dispersion entre fonds reste large et que la sélection compte : la moyenne du marché ne dit rien de ce qu’un fonds donné délivrera.

💡 À retenir : ce n’est pas le discours du gérant qu’il faut évaluer, c’est la provenance réelle de sa performance passée.

Comment vérifier qu’un rendement passé est reproductible ?

En isolant ce qui, dans la performance passée, venait du marché plutôt que du gérant. Regardez le coût de la dette et les multiples d’entrée du millésime concerné, la stabilité de l’équipe, l’évolution de la taille du fonds et le terrain sectoriel. Si la performance tenait au levier et à des multiples aujourd’hui hors de portée, elle n’est pas réplicable.

💡 À retenir : quatre questions suffisent souvent à écarter les track records non reproductibles.

L’effet de levier ne crée-t-il vraiment plus de valeur ?

Il n’en crée pas de façon mécanique dans l’environnement actuel, et sa contribution moyenne est devenue neutre à négative. Il amplifie toujours la performance, dans les deux sens. Un levier élevé sur une entreprise qui déçoit détruit la valeur plus vite qu’il ne la crée.

💡 À retenir : un levier élevé n’est plus un signe de sophistication, c’est un facteur de fragilité à surveiller.

Qu’est-ce que la règle « 12 is the new 5 » de Bain ?

Une façon de dire que l’exigence opérationnelle a doublé. Là où 5 % de croissance annuelle de l’EBITDA suffisaient à délivrer le rendement cible il y a dix ans, il en faut environ 12 % aujourd’hui, parce que le levier et l’expansion des multiples n’aident plus.

💡 À retenir : une part importante des track records passés a été bâtie sur un niveau d’exigence qui n’existe plus.

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Dernière mise à jour le : 22/07/2026 |